LE CARNET DE SYLVAIN
Au cœur des émotions
# 2

Février 2025
Entrée en matière
Deuxième numéro. En création, la deuxième fois m’a toujours troublé. Non pas par peur de radoter, non, l’émoi me vient plutôt de cette petite question qui me taraude : comment ai-je fait ça ? Bouche bée. La genèse de cette « chose » supposément sortie de moi m’est totalement inconnue. Trou de mémoire. Vide. Processus créatif à plat ! Néant. Le doute, ma seule et unique certitude, gagne chaque parcelle de mon corps. Ce n’est qu’en passant de longs moments, en toute intimité, avec ma création que j’arrive à l’apprivoiser, assez pour retrouver les traces qui l’ont fait naître. Le chemin menant à l’ouvrage achevé. Et puis, du haut de mon doute, je plonge. À nouveau. Février est déjà avancé, bonne lecture !
Une oeuvre à découvrir – Au mieux
Ce poème capte la douce urgence de savourer le temps encore disponible. L’adolescence, plus qu’une période de vie, incarne ici un état d’être : celui de l’élan et de l’intensité. La danse, fluide et éphémère, devient le symbole d’un mouvement à embrasser pleinement, sans retenue. Dans sa brièveté et sa légèreté, le poème évoque la beauté fragile du présent et la nécessité de le vivre intensément. L’écriture manuscrite porte la trace du geste et de l’émotion, invitant à une lecture plus lente, renforçant ainsi l’idée de savourer le temps.
Mes poèmes-tableaux : l’hybridation
J’ai toujours aimé nicher ma poésie dans des écrins originaux. Je n’ai rien contre les recueils de poèmes – j’en ai publié quelques-uns –, mais ce ne fut jamais ma priorité. Avant tout, j’ai souhaité rejoindre un large public. Émouvoir mes congénères, petits et grands, en leur offrant mes mots sous des formes moins conventionnelles, là où ils ne les attendent pas. À portée de yeux !
Je l’évoquais dans mon précédent carnet, mes poèmes-tableaux sont nés de l’envie de transcender les limites de l’écriture pour atteindre une forme d’expression hybride, à la fois littéraire et visuelle. J’osai me risquer à l’hybridation lors de la première exposition, présentée à l’Atelier Auckland à l’été 2014. Luc Pallegoix y présentait sa harde d’hommes-cerfs, Andrew Chartier une installation extérieure et moi, je proposai au public un poème géant : Il avait le temps pour lui. Un texte manuscrit à l’acrylique sur textile phototex de 15 cm × 1700 cm. Un long poème se déroulant d’une pièce à l’autre sur les murs de l’Atelier.
L’expérience fut pour moi un brin traumatisante puisque ma calligraphie ne m’a jamais réjoui. Il m’a fallu aborder ma façon d’écrire comme un jeu de lignes et de courbes. Oublier que cette calligraphie – brouillonne plus que raffinée – était mon écriture. J’ai réussi à dépasser ma réticence en me concentrant, à travers une longue série d’expérimentations, sur le geste pur, à en saisir la fluidité. Glisser dans la structure physique des mots après avoir plongé dans leur sens et leur union les uns aux autres.
Il me fallut aussi trouver le bon médium pour rendre ce poème que j’imaginais encerclant le public. Bandes de papier et stylo-feutre noir, rouge, bleu ? Bandes de tissu et encre ? C’est finalement chez Photosynthèse, à Montréal, qu’on me fit découvrir le textile phototex, papier hydrique autoadhésif mais sans colle, qui se manie aussi bien qu’un rouleau de papier, mais avec la souplesse du tissu. Et le noir, comme l’encre de mes mots sur le papier, s’est imposé de lui-même au premier essai.
Voir ma calligraphie ainsi étalée sur les murs et gagner le cœur des visiteurs m’a réconciliée avec ma gestuelle d’écriture. Encore une fois, comme l’avaient fait les jeunes dans mes ateliers de poésie, c’est le public qui m’a soufflé l’idée des poèmes-tableaux : « Ce bout de ton texte, je voudrais bien vivre avec sur mon mur ! » Comment transformer ces bandes en œuvres individuelles, accessibles, vendables ? Au fil des jours et des expérimentations, l’idée des poèmes-tableaux est née. Puis, je passai des mois à explorer à nouveau divers médiums et supports pour en arriver à la qualité muséale actuelle, garante de longévité. De petits écrins poétiques à suspendre au mur du salon, à déposer sur la console de l’entrée ou dans les rayonnages de la bibliothèque.
Chaque poème-tableau est unique : calligraphié, signé, numéroté et répertorié. Les textes peuvent se retrouver dans une ou plusieurs autres œuvres, mais jamais sous la même forme. Un espace d’intimité entre ma vie et la vôtre.
Entre bibliothèque et jardin
Dans un petit coin des rayonnages de ma bibliothèque, niché entre une pile de cadres gauchement entreposés et un album des Ponts couverts du Québec, se trouve un monde imaginaire fabuleux qui m’a tenu éveillé des heures et des heures. Un univers fantastique qui a nourri et alimente encore une partie de ma création. Sur ce bout de tablette se côtoient Les Fables de La Fontaine et les contes arabes des Mille et Une Nuits, les récits fantastiques de Théophile Gautier et les contes de Perrault. Y somnolent aussi, entre autres, les Contes Derviches d’Idries Shah, les trois tomes de Mille ans de contes, publiés chez Milan, et Les petits contes de ruse et de malice de ma copine Cécile Gagnon.
C’est que… j’aime lire des contes. Et vous ? Ils m’ont toujours fasciné avec leur forme brève où magie et fantastique transforment l’instant, et où morale et folie peuvent danser allègrement ! Ils me font rêver ! J’aime aussi écrire des contes. Ils oscillent entre l’univers de l’écriture et celui de l’oralité. Moi qui ai fait de la parole un métier, vous imaginez aisément mon plaisir. Écrire un conte a de plus, sur mon cerveau, l’effet d’un reset, comme le petit bouton rouge sur certaines prises électriques. Une façon, en quelque sorte, de me rebrancher sur le petit Sylvain de mon enfance, ce garçon maigrichon croyant à la puissance de la pensée !
Le conte que je vous présente aujourd’hui met en scène La Marie, une femme mystérieuse et bienveillante, qui m’a été inspirée par une petite dame à lunettes, au chignon tout rond, que j’ai connue en France : Marie-Renée Bisquay. Une femme énergique au fort tempérament, qui coordonnait la section jeunesse des 24 heures du livre du Mans, où j’ai eu le bonheur de performer pendant des années à son invitation. Une audacieuse devenue mon amie en quelques secondes !
Oubliez votre âge : voici une fable malicieusement construite, où la ruse et la poésie prennent le dessus sur la rigidité du pouvoir, et qui met en valeur l’intelligence plutôt que la contrainte. Par les temps qui courent, nous aurions bien besoin de plus de Marie !
La malicieuse Marie et le roi trop imbu
Sous l’un des nombreux ponts de Pont-Aven vivait La Marie, une petite femme au chignon tout rond qui, chaque jour, puisait à même la rivière l’eau dont elle avait besoin pour fabriquer ses potions. Tout le bourg connaissait ses pouvoirs. Était-ce une sorcière, une fée ou une déesse attirée par la beauté de ce hameau breton ? Personne ne le savait. On se contentait de la consulter au besoin, sans trop poser de questions. Elle était si gentille ! Et malicieuse, mais cela, personne ne le savait.
Un matin, le roi vint la voir. Pédant et imbu de lui-même, il arpentait la ruelle en bombant le torse, ses lourdes bottes claquant sur les pavés. D’une voix tonitruante, il énonça sa requête :
— Femme ! Je veux une potion pour mon fils ! Il doit apprendre à être un vrai souverain !
Le roi se désespérait de voir son unique héritier se comporter comme un troubadour, préférant les fleurs aux armes, la danse aux combats, et la poésie aux textes de loi.
Marie le fixa un instant droit dans les yeux. Puis, un petit sourire en coin accroché à ses lèvres, elle s’inclina.
— Votre Majesté, je vous prépare une potion digne de ce nom. Dans trois jours, tout sera prêt.
— Tel est ton intérêt ! Si dans trois jours je n’ai pas ce breuvage, je te ferai couper la tête !
Le roi s’éloigna, drapé dans sa grandeur. Marie, elle, retourna tranquillement à ses occupations.
Deux heures plus tard, on frappa à sa porte. Cette fois, c’était le prince.
— Dame Marie, je vous en conjure, ne réalisez pas cette potion. J’aurais le cœur brisé à jamais si je devais manier l’épée contre de pauvres gens pour faire appliquer des lois qui me paraissent injustes.
Il parlait avec sincérité, mais aussi avec une détermination nouvelle. Marie l’observa attentivement. Il ne demandait pas de l’aide par peur, mais bien par conviction. Elle hocha la tête, un sourire énigmatique aux lèvres.
— Retournez au château, jeune prince. Tout ira bien.
Le jour venu, le roi, impatient, se présenta chez Marie avec son fils. Il tendit la main d’un geste impérieux.
— Donne-moi cette potion !
Marie s’inclina légèrement et présenta deux fioles aux lueurs irisées.
— Votre Majesté, j’ai compris votre désir profond. Vous souhaitez, en vérité, que votre fils vous ressemble, qu’il suive vos traces et qu’il gouverne selon vos principes. J’ai donc préparé cette double potion. Une pour lui… et une pour vous. Ainsi, vous serez un modèle parfait.
Elle lança un regard complice au prince. Le roi, flatté, ne se fit pas prier. Il but cul sec. Son fils l’imita aussitôt.
Un frisson parcourut le souverain. Puis, son regard se perdit dans le vide. Il tendit soudain les bras vers le ciel et s’écria :
— Que ces nuages sont splendides ! Quelle poésie dans le vent qui caresse ma joue !
Les courtisans échangèrent des regards perplexes. Le prince, lui, réprima un sourire.
Depuis ce jour, le roi s’est mis à écrire et à réciter des poèmes sur les beautés du monde. Toujours aussi imbu de lui-même, il répétait sans cesse à son fils de suivre son noble exemple s’il voulait devenir un bon roi. Ce que le prince s’empressa de faire avec un plaisir teinté de malice.
☆ ☆ ☆
Quant à Marie, elle vécut heureuse. Chaque matin, le prince venait la retrouver à la rivière pour lui réciter ses plus beaux vers. Et comme la poésie exalte les sens, elle vécut très, très longtemps.
Fragments de pensées – Flocons de février
« La neige possède ce secret de rendre au cœur, en un souffle, la joie naïve que les années lui ont impatiemment arrachée. » — Antonine Maillet, Mariaagélas (1973).
En ce mois de février 2025, où les inquiétudes, voire les angoisses de toutes sortes, étreignent nos âmes, pelleter est un remède fabuleux. Comme le disait Maillet, la joie irrépressible et candide que me procure un flocon se posant sur le bout de mon nez d’homme vieillissant me remplit d’un calme serein.
Et toute cette neige console aussi la peine. J’avais choisi cette citation d’Antonine Maillet quelques jours avant son décès. Alors, cette tempête des 16 et 17 février 2025 me semble finalement raisonnable, eu égard à la perte de cette grande dame !

J’enfonce ma pelle dans la neige et la lance, presque à bout de bras, sur ces congères qui ne cessent de s’élever vers le ciel au fil des jours neigeux. Il neige, il vente, mais c’est vrai… le sourire pointe. Dans ce geste simple, conservé de l’enfance, miroite aussi l’espoir, la joie et les rêves que je portais. Chaque coup de pelle m’y ramène. Parfois, face à l’adversité, un grand coup de pelle dans l’absolu me fait un bien fou !
Gaieté ingénue que je vous souhaite !
Rendez-vous
26 février 2025
Moi et l’autre
Centre culturel de l’Université de Sherbrooke
J’aurai le plaisir d’animer la rencontre d’après-spectacle avec les artistes qui nous offrent cette revisite d’un grand classique de la télé québécoise des années 60.
8 mars 2025
Heure du conte avec Sylvain
Relève du H.S.F. à la bibliothèque d’East-Angus
Un rendez-vous familial à ne pas rater! J’aurai la joie de raconter des histoires aux petits et à leurs grands!
11 mars 2025
Incendies
Centre culturel de l’Université de Sherbrooke
J’aurai le privilège d’animer la rencontre avec les artistes : Sabrina Bégin Tejeda, Denis Bernard, Ariane Castellanos, Neil Elias, Reda Guerinik, Antoine Yared et Dominique Pétin.
Découvrez mes prochains événements en visitant la section agenda de mon site
Mes inspirations du moment
Lecture: Je ne me lasse pas de replonger dans le sublime abécédaire ACB de Marion Arbona, publié en 2021 aux Éditions Les 400 Coups. Un grand album ludique où les colonnes de mots à gauche résonnent à droite avec d’époustouflantes illustrations, où chaque objet ou animal devient une image entrelacée aux autres. Un cherche et trouve fascinant et d’une grande beauté. Une façon très originale d’enrichir le vocabulaire des enfants de votre entourage… et peut-être le vôtre ? Qu’est-ce qu’un xiphophore ? Un album à savourer à tout âge ou en famille ! 👉🏻cliquant ici!👈🏻
Théâtre musical : J’ai récemment eu le grand bonheur d’interviewer Jade Bruno, co-directrice du Théâtre de l’Oeil Ouvert. À l’image de cette jeune artiste polyvalente — comédienne, chanteuse et metteure en scène —, les productions qu’elle développe avec son complice Simon Fréchette-Daoust sont fascinantes et envoûtantes. Un travail d’une grande qualité artistique : peaufiné, efficace et émouvant ! À découvrir un peu partout au Québec : La Géante, un théâtre musical original inspiré de l’histoire de Rose « La Poune » Ouellette, et le superbe spectacle Belmont, une fresque théâtrale et poétique qui nous plonge dans l’univers de Diane Dufresne. 👉🏻en cliquant ici👈🏻
Merci de me suivre
Merci pour tous les commentaires reçus au cours du dernier mois ! Le bonheur de se retrouver hors des réseaux sociaux, en toute liberté de forme et de contenu ! Surtout, n’hésitez pas à me contacter ou à partager mon carnet avec vos proches.
Au plaisir !

